Turkey
Turkey

Original text written in French, English automatic translation available here.
Disclaimer: Nouvelle chronique qui me tient particulièrement à cœur : Through Her Eyes. Des femmes rencontrées au fil du voyage — leurs voix, leurs histoires, leurs vies. Laisser chaque rencontre changer un peu mon regard — le leur aussi peut-être.
Istanbul. 25 degrés. Place Taksim. Un parc d’enfants. Tous les trois courent vers les balançoires. Il les suit instinctivement car il sait qu’il doit les pousser au moins «jusqu’au ciel, Papa !! ».
Je m’assois sur un banc. Comme tous ces autres parents. Qu’importe le lieu, c’est toujours la même rengaine. Les enfants qui grimpent, et les parents, de ce même geste machinal, posent leur sac au poids symbolique d’une tonne (casquettes, gourdes et goûters valent bien ça), et posent enfin leur corps entier sur ce sacro-saint banc inconfortable, dans un soupir de fatigue et de soulagement éphémère.
Le regard dans le vide, une main sur ces cervicales douloureuses, tous solidaires dans le silence.
Le banc des parents — refuge partagé jamais avoué.
Je m’assois et je souris intérieurement.
Nous avons tous la même tête de parents épuisés.
Je me surprends à penser « Parc Sainte-Périne ou ailleurs, c’est partout pareil».
Et puis…
Elle s’assoit à côté de moi.
Il y a elle et il y a moi.
Pas de regard échangé.
Elle, couverte de la tête aux pieds.
Moi, t-shirt décolleté, cheveux mal coiffés.
Silence gênant.
Regards furtifs dissimulés.
Silence pesant.
Et puis nos enfants rappliquent.
Moi, mon petit garçon.
Elle, sa petite fille.
Même gabarit.
Mêmes larmes.
Le mien pleure parce qu’il est passé dernier au toboggan après ses sœurs.
Drame.
La sienne pleure parce qu’elle a du sable sur les mains, justifiant bien de la fin du monde.
Drame.
Elle cherche dans son sac.
Elle ne trouve pas.
Je lui tends un mouchoir.
Je viens d’en utiliser un pour éponger le chagrin du mien.
Sourire dans son regard.
Sourire sur mes lèvres.
Nos deux vagabonds repartent heureux.
Drames désamorcés.
Silence.
« Where are you from? »
Sa voix est douce à travers ce voile noir.
« France »
Ma voix est hésitante, ce n’est pas la réponse qu’elle attend.
« But your kids? Noor and Zayn, I heard… »
Elle sait.
Je sais.
Sa question n’est pas géographique, ces prénoms, elle les connaît.
Alors nous discutons.
Silence rompu.
Rencontre impromptue.
Elle ne me ressemble pas.
Je ne lui ressemble pas.
Pourtant, ce quelque chose nous rapproche.
Une foi partagée.
« Ni tout à fait la même.
Ni tout à fait une autre »
Alors nous discutons.
De nos enfants.
De leurs âges.
De nos vacances à Istanbul.
De nos vies.
De notre charge mentale.
De l’Arabie Saoudite.
De Paris XVIe.
Comme deux mamans sur un banc de parents épuisés.
C’est agréable.
Je ne vois plus son voile noir.
Elle ne voit plus ma peau exposée.
Et puis elle tente :
« Your husband too? »
« No, he’s Catholic »
« So? How for the kids? »
« A little of both. »
Perplexe.
Silence gênant.
Comment continuer ?
Ce n’est jamais évident.
Limite de la discussion atteinte ?
Silence.
Alors je confesse.
Intention sincère.
Vérité brute.
« Maybe double Jannat* for them? »
Son éclat de rire.
Brut, sorti sans retenue.
Elle se surprend elle-même.
Son rire sincère.
Le mien s’y ajoute.
De son cœur vers le mien.
De mon cœur vers le sien.
« Yes! You are right. I will pray for them. Double Jannah. »
Prière vertueuse.
Jugement effacé.
« Thank you. »
Déjà l’heure.
Son mari lui fait signe de loin.
Elle se lève.
Je me lève.
Je fais signe à mon mari de loin.
Sac d’une tonne remis sur son épaule.
Sac d’une tonne remis sur mon épaule.
Quitter ce banc des parents.
Nos têtes toujours épuisées.
Elle me ressemble un peu plus.
Je lui ressemble un peu plus.
Et sur ce banc universel,
Deux mamans ont pu discuter.
Deux mamans ont pu s’entraider.
Deux mamans, au-delà de ce qui oppose tant d’autres.
Istanbul qui a vu passer les guerres de religion.
Istanbul qui nous a offert ce banc inconfortable.
Ce jour-là, au milieu des parents épuisés, je retrouve aussi cette évidence : à nous, mamans, de transmettre la tolérance.
Et plus tard…
« Maman, elle t’a dit quoi la dame ?? »
« Elle m’a dit quelque chose de très précieux. Un jour, je t’expliquerai. »
*janaat/h = paradis